Il y a exactement six mois, je tournais une page.
Après 22 ans dans la même région, je quittais la Haute-Savoie avec ma petite voiture remplie de quelques affaires, direction chez mes parents avant qu’elle ne prenne, seule, le bateau vers La Réunion. Moi, j’ai pris l’avion le 31 décembre.
Quelques heures plus tard, le 1er janvier, j’atterrissais sur cette île qui allait devenir ma nouvelle maison.
Une nouvelle année. Une nouvelle adresse. Une nouvelle vie. De nouveaux repères à construire. Et, forcément, une nouvelle vie professionnelle à imaginer.
Quand on est professeur de yoga, un déménagement ne consiste pas seulement à changer d’adresse. C’est aussi laisser derrière soi des élèves, des studios, des habitudes, des collègues, un planning que l’on connaît par cœur… pour repartir dans un endroit où personne ne sait qui l’on est.
Pendant longtemps, j’ai cru que ce serait la partie la plus difficile.
En réalité, je me suis rendu compte que le vrai défi était ailleurs.
Je ne me suis pas remise à chercher des cours tout de suite
Je pourrais te dire que, dès mon arrivée, j’ai ouvert mon ordinateur, préparé un CV flambant neuf et commencé à contacter tous les studios de yoga de l’île.
D’ailleurs, autour de moi, on me posait souvent la même question : « Alors, tu as retrouvé des cours ? ». Tous les deux ou trois jours, ou presque…
Une question bienveillante, j’en suis certaine. Mais qui me rappelait aussi, sans le vouloir, cette injonction que beaucoup d’entre nous connaissent : il faudrait rapidement retrouver un rythme, (re)commencer à travailler, gagner de l’argent, reconstruire exactement la vie que l’on avait avant.
Pendant quelques jours, je me suis demandé si je devais me dépêcher.
Et puis je me suis rendu compte que cette urgence n’était pas vraiment la mienne.
Pour la première fois depuis le début de ma carrière, je pouvais m’offrir quelque chose de précieux : du temps.
Du temps pour récupérer.
Du temps pour observer.
Avant ce déménagement, j’étais concentrée sur une seule chose : terminer correctement ce que j’avais commencé. Mes cours. Mes ateliers. Mes formations. Fermer cette parenthèse avec soin.
Une fois arrivée, quelque chose de très inhabituel s’est produit. Je me suis autorisée à ne rien construire pendant quelques semaines.
A vrai dire, j’en avais besoin.
J’étais fatiguée. Vraiment fatiguée. Pas seulement physiquement.
J’avais besoin de couper le bruit, de ralentir, de laisser mon cerveau cesser de produire en permanence. Y compris sur les réseaux. Faire du tri. Vider mon téléphone, vider mes boîtes mail, dormir, faire la sieste, pleurer, danser sous la pluie…
Et surtout, je voulais que mes pratiques me manquent.
Cela peut sembler étrange quand on enseigne le yoga, mais j’avais envie de ressentir à nouveau ce petit manque qui rappelle pourquoi on aime transmettre. Et me reconnecter à mon Pourquoi.
En résumé, ce temps de pause m’a offert un cadeau auquel je ne m’attendais pas : celui de pouvoir enfin me demander ce que je voulais vraiment.
Non pas ce qui fonctionnait ou ce qui remplissait facilement un planning.
Mais ce que j’avais profondément envie d’enseigner aujourd’hui.
Observer avant d’agir : une étape que l’on oublie souvent
Quelques semaines plus tard, je me suis surprise à passer un peu plus de temps sur Instagram.
Je regardais les studios de yoga de l’île. Les salles disponibles à la location. Les plannings.Les styles enseignés. Les communautés qui s’étaient créées autour de chaque lieu.
Je ne cherchais pas encore à envoyer des candidatures. J’observais.
J’essayais de comprendre le paysage dans lequel j’allais évoluer.
Le marché du yoga à La Réunion est riche, dynamique… et très concurrentiel. Les propositions sont nombreuses et les enseignants aussi. Je me rappelle d’ailleurs que le Jour 3 de mon arrivée, un prof de yoga à qui je me suis présentée dans un cadre absolument informel m’avait fait la remarque : « encore une prof de yoga…comme s’il n’y en avait pas assez ». Autant te dire que j’ai pris une douche froide direct.
Bref…plutôt que d’essayer de trouver une place à tout prix, là maintenant, je voulais comprendre où je pouvais naturellement apporter quelque chose de différent.
Avec le recul, je crois que cette phase de benchmarking est précieuse pour n’importe quel professeur de yoga qui change de région ou souhaite développer son activité.
Avant de chercher à être visible, il est utile de comprendre ce qui existe déjà.
L’opportunité que je n’avais pas prévue
Puis un jour, sans que je ne cherche, une connaissance m’a envoyé une annonce. Merci Marie si tu me lis…
Un centre de yoga – repris par une professeure de la Région – rouvre ses portes en Septembre et recherche de nouveaux enseignants pour la rentrée.
Ce qui a immédiatement attiré mon attention, ce n’est pas l’annonce en elle-même, mais le sous-titre sous le nom du studio : Yoga & Art du Mouvement.
J’ai souri.
Parce qu’historiquement, ce studio est Iyengar, un univers très différent du mien donc…
Si je m’étais arrêtée à cette première impression, je n’aurais probablement jamais postulé.
Mais cette nouvelle identité racontait autre chose. Alors j’ai envoyé un message, sans attentes particulières. Pour me présenter, au cas-où…
Redevenir « la nouvelle »
Je ne vais pas te mentir : il y a eu cette pensée ; « Personne ne me connaît ici. »
Pendant quelques secondes, elle m’a fait sourire en mode « ouch…tout recommencer ».
Puis une autre pensée est arrivée presque immédiatement : « Et si c’était finalement une chance ? »
Parce que personne ne connaît la version de moi que j’étais il y a cinq ou dix ans.
Je peux arriver directement avec la professeure que je suis devenue, avec le Yoga qui me plaît, avec mes cours signature.
Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi mes cours ont évolué.
Pourquoi certaines pratiques occupent désormais beaucoup plus de place que d’autres.Pourquoi je les renomme à ma sauce.
Pourquoi ma manière d’enseigner le yoga s’est transformée au fil des années.
Je peux simplement être moi.
Je crois que cette liberté est l’un des plus beaux cadeaux d’un nouveau départ.
Recommencer ne signifie pas repartir de zéro
Pendant quelques jours, j’ai eu l’impression de revenir dix ans en arrière.
Genre : étape 1, paragraphe 1 : préparer un CV. (Bon…en vrai, je l’ai fait sur Canva façon flyer en 15 min – avec une assurance telle que j’ai pris cela pour un jeu.)
Puis je me suis rappelé une chose essentielle : je ne suis plus la même personne.
Je n’ai même pas mentionné mes diplômes. Je ne les demande jamais de toute façon : sur des dizaines de certifications passées, j’ai dû en récupérer 3…
Et puisque je m’en fiche, autant faire en sorte que la personne qui me recrute ne focalise pas dessus…
Risqué ? Probablement. Mais autant attirer les bonnes personnes direct.
On n’a pas 2 fois la chance de faire une bonne 1ère impression. Autant jouer franc-jeu.
Je recommence peut-être dans un nouvel environnement, mais je ne recommence pas avec les mêmes ressources.
J’emporte avec moi toutes les expériences accumulées. Les centaines de cours enseignés. Les formations suivies et les formations données. Les retraites, stages et séjours organisés, les élèves rencontrés. Les heures de podcast enregistrés, les interviews d’autres profs de yoga, mes tests, mes erreurs, mes flops…
Ce bagage est invisible. Pourtant, c’est lui qui fait toute la différence.
Et qui se sent dans la voix, la posture et les choix, plus que sur 4 lignes de diplômes sur un CV.
Les questions que je ne me posais pas il y a dix ans
Ce qui m’a le plus surprise dans cette nouvelle recherche de travail, ce n’est pas le fait de devoir retrouver des cours de yoga.
C’est la nature des questions que je me pose aujourd’hui.
Je ne me demande pas seulement : « Est-ce que je vais trouver des cours ? »
Je me demande plutôt :
• « Est-ce que j’ai vraiment envie d’enseigner ceci ou cela ? »
• « Est-ce que ce trajet vaut le coup ? »
• « Est-ce que je pourrai tenir ce rythme toute l’année ? »
• « Est-ce que j’accepte ce créneau parce qu’il me correspond… ou parce qu’il me rassureou qu’on me le demande ? »
Je crois que c’est là que réside la véritable maturité professionnelle.
Non pas dans le fait de tout savoir. Mais dans celui de choisir plus consciemment.
Car le plus grand risque d’un nouveau départ est peut-être de reconstruire exactement la même vie qu’avant, simplement dans un autre décor.
Je me surprends de temps en temps à vouloir retrouver mes anciens repères. A réitérer ce que je connais.
Alors je me repose régulièrement les mêmes questions.
• « Qu’est-ce que tu veux vraiment ? »
• « Qu’est-ce que tu es prête à accepter ? »
• « Et qu’est-ce que tu ne veux plus vivre ? »
Les premiers ateliers : une nouvelle manière de commencer
Lorsque le studio m’a proposé de débuter par des ateliers découverte, j’ai ressenti un mélange de soulagement, d’excitation et de gratitude.
J’ai adoré cette idée. Parce qu’avant de foncer vers un planning hebdomadaire, ou des cours gratuits pour essayer, j’aime rencontrer et créer un premier lien, à travers la surprise.
Faire découvrir mon univers.
J’appelle ça : mon « opération séduction ».
Évidemment, une petite voix s’invite parfois : les élèves habituées à un enseignement très Iyengar apprécieront-elles mon approche beaucoup plus libre, créative et sensorielle ?
Je n’en sais rien.
Mais je fais confiance à deux choses : (1) leur curiosité et (2) la conviction, forgée au fil des années, que nous attirons souvent les personnes qui résonnent naturellement avec notre manière d’enseigner.
Ce que cette période m’apprend
Si je devais partager quelques conseils à un professeur de yoga qui s’apprête à recommencer ailleurs, ce ne seraient pas des recettes miracles, ni une check-list d’étapes à franchir dans l’ordre.
Ce seraient plutôt des invitations.
- Prends le temps d’observer avant d’agir. Va découvrir les studios. Prends un cours, regarde les plannings. Essaie de comprendre les habitudes locales avant de vouloir absolument y trouver ta place.
- Accepte que ton premier planning ne sera probablement pas le bon. Il évoluera, c’est certain. Il s’affinera et c’est parfaitement normal de passer par des phases de test.
- N’oublie pas que ta qualité de vie fait partie de ton activité professionnelle. Un créneau très demandé ne compensera jamais une fatigue chronique, deux heures de bouchons ou un rythme que tu ne pourras pas tenir sur la durée.
- Parle aux gens. Les plus belles opportunités arrivent souvent par une rencontre, une recommandation ou une conversation informelle. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour moi. Et je sais, pour être en contact avec de nombreuses profs de yoga depuis des années, que c’est souvent comme cela que les plus beaux parcours se tissent.
- Accepte de décevoir Tu ne plairas pas à tout le monde. Tu auras peut-être beaucoup de personnes aux cours d’essai gratuits, puis que 2 en cours réguliers pendant plusieurs semaines. Certains viendront, puis repartiront… Accepter de décevoir, c’est s’enlever la pression inutile et utopique de plaire à tout le monde, dans un environnement que tu ne maîtrises pas encore.
Ce qui est important aussi dans mon histoire, c’est que je ne suis pas restée passive.
Oui je me reposais, oui j’ai déprimé un moment, j’ai procrastiné à fond… mais surtout j’ai observé quand le moment est venu.
Je préparais le terrain en fond de tâche, comme des applis ouvertes dans mon cerveau en mode veille.
Et pile poil quand il a fallu, j’étais simplement disponible lorsque la bonne porte s’est présentée.
J’ai bien conscience que j’ai pu me le permettre : mes choix de vie font que je peux « ne rien faire » sans culpabiliser de ne rien ramener financièrement. Cela implique des sacrifices, des années de travail derrière, des économies, beaucoup de confiance. De Foi même…
Construire une nouvelle page
Je ne sais pas encore si j’ai fait les bons choix.
Et, finalement, ce n’est peut-être plus la question.
Je sais aussi que tout ne sera pas parfait. Il faudra sûrement ajuster mon planning, tester, comprendre et parfois renoncer.
Tout cela est un processus, qui passe aussi par un deuil de l’ancienne version de soi. Celle d’avant, connue et reconnue. La vie facile où tu ne réfléchis pas.
Observer. Comprendre. Agir. Apprendre.
Puis recommencer. Mais pas depuis le début.
Depuis la personne que je serai devenue entre-temps.
Au fond, je réalise que ce déménagement ne m’a pas demandé de retrouver du travail.
Il m’a offert quelque chose de bien plus précieux.
L’occasion de construire, avec davantage de conscience, une vie professionnelle qui incarne celle que je suis devenue aujourd’hui.
